• Oraison du soir - Poèmes choisis - Fabrice Luchini






    Oraison du soir


    Je vis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier,
    Empoignant une chope à fortes cannelures,
    L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
    Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.

    Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
    Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
    Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier
    Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

    Puis, quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,
    Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
    Et me recueille, pour lâcher l'âcre besoin :

    Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
    Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
    Avec l'assentiment des grands héliotropes.


  • Le poème de la terre


    Photo by  (DeviantArt)


    Je suis le poème de la terre, m'a dit la voix de la pluie,
    Eternellement impalpable je monte de la terre, du fond insondable de la mer,
    Je vais au ciel, d'où, forme vague, complètement transformée et cependant identique,
    Je descends baigner les sécheresses, les atomes, les nuages de poussière du globe,
    Tout ce qui sans moi ne serait que germes latents, privés de voir le jour...



    Walt Whitman, Feuilles d'herbe






  • OPHÉLIE





    I

    Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
    La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
    Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
    On entend dans les bois lointains des hallalis.
    Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
    Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
    Voici plus de mille ans que sa douce folie
    Murmure sa romance à la brise du soir.
    Le vent baise ses seins et déploie en corolle
    Ses grands voiles bercées mollement par les eaux;
    Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
    Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
    Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle;
    Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
    Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile;
    Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

    II

    O pâle Ophélia! belle comme la neige!
    Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
    C'est que les vents tombant des grands ponts de Norvège
    T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté;
    C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
    A ton esprit rêveur portait des étranges bruits;
    Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
    Dans las plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;
    C'est que la voix des mers folles, immense râle,
    Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;
    C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
    Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux!
    Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
    Tu te fondais à lui comme une neige au feu;
    Tes grandes visions étranglaient ta parole
    Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu!

    III

    Et le Poète dit qu'au rayons des étoiles
    Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
    Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
    La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.




    Arthur Rimbaud



    Photo by BlueBlack (DeviantArt)


  • Nous deux
     













    Photo by Chooo (DeviantArt)

     

    Nous deux nous tenant par la main
    Nous nous croyons partout chez nous
    Sous l'arbre doux sous le ciel noir
    Sous tous les toits au coin du feu
    Dans la rue vide en plein soleil
    Dans les yeux vagues de la foule

    Auprès des sages et des fous

    Parmi les enfants et les grands
    L'amour n'a rien de mystérieux
    Nous sommes l'évidence même
    Les amoureux se croient chez nous.

     


    Paul Eluard, Derniers poèmes d'amour, 1963.

     
     

  • Rythmes célestes Photo by Pete B (DeviantArt)



    Et si nous regardions la vie par les interstices de la mort ?



     

    Sous la chétive pesée de nos regards, le ciel nocturne est là, avec ses profondeurs, creusant nuit et jour de nouveaux abîmes, avec ses étincelants secrets, sa coupole de vertiges. Et nous vivrions dans la terreur de milliards d'épées de Damoclès si nous ne sentions au-dessus de nos têtes l'ordre, la beauté, le calme - et l'indifférence - d'un invulnérable chef-d'oeuvre. L'aérienne, l'élastique architecture du ciel semble d'autant plus faite pour nous rassurer qu'elle n'emprunte rien aux humaines maçonneries. Celles-ci, même toutes neuves, ne songent déjà qu'à leurs ruines. L'édifice céleste est construit pour un temps sans fin ni commencement, pour un espace infini. Et rien n'est plus fait pour nous donner confiance que tout ce grave cérémonial dans l'avance et le rythme des autres, cette suprême dignité, et infaillible sens de la hiérarchie. Etoiles et planètes, gouvernées par l'attraction universelle, gardent leurs distances dans la plus haute sérénité.



    Je crois aux anges musiciens mais je les vois jouer d'un archet muet sur un violon de silence. La plus belle musique - disons Bach - tend elle-même au silence. Jamais elle ne le ride, ne le trouble. Elle se contente de nous en donner des variantes qui s'inscrivent à jamais dans la mémoire.



    Tout ce qu'il y a de grand au monde est rythmé par le silence : la naissance de l'amour, la descente de la grâce, la montée de la sève, la lumière de l'aube filtrant par les volets clos dans la demeure des hommes. Et que dire d'une page de Lucrèce, de Dante ou de d'Aubigné, du mutisme bien ordonné de la mise en page et des caractères d'imprimerie. Tout cela ne fait pas plus de bruit que la gravitation des galaxies ni que le double mouvement de la Terre autour de son axe et autour du Soleil... Le silence, c'est l'accueil, l'acceptation, le rythme parfaitement intégré. (...)






    Jules Supervielle, tiré de Prose et proses






     





    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique